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30 mai 2017

JEAN-BAPTISTE CARPEAUX

Voici un excellent livre que je vous recommande chaudement : la vie et l'oeuvre de Jean-Baptiste Carpeaux, remarquable sculpteur (1827-1875) dont les oeuvres m'émerveillent toujours - beaucoup plus que celles de Rodin, je dois le dire. Les sculptures de Carpeaux sont toutes en finesse, en sensibilité. Ses bustes en particulier, et bien sûr le jeune Prince impérial avec son chien Néro, possèdent un charme fascinant.

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Ce livre est de Michel Poletti, qui, avec Alain Richarme, tient la galerie "L'Univers du Bronze" à Paris. Ils comptent tous deux parmi les plus grands spécialistes au monde de Barye et ont publié le "Catalogue raisonné des bronzes de Barye", ouvrage de référence s'il en est. De son côté, Michel Poletti a aussi écrit le passionnant "Monsieur Barye".

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La douceur et la beauté de bien des sculptures de Carpeaux me faisaient naïvement penser que cet artiste avait eu une vie paisible, qu'il avait traversé le XIXème siècle comme un notable reconnu par tous après l'édification du "Génie de la danse" sur la facade de l'Opéra Garnier à Paris. Erreur : la vie de Carpeaux est marquée par la passion et les coups de coeur, les déchirements sentimentaux, une jalousie maladive vis-à-vis de sa femme, un sentiment de persécution quasi-maladif, une indépendance qui lui joue bien des tours, des revers de fortune, l'influence très négative de sa famille, etc.

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Jean-Baptiste Carpeaux est né à Valenciennes et les liens entre lui et cette ville resteront très forts tout au long de sa vie. Issu d'une modeste famille d'ouvriers, il entre, encore  jeune, aux Beaux-Arts de Paris dans l'atelier du grand Rude, le sculpteur qui a réalisé "La Marseillaise" sur l'Arc-de-Triomphe. En 1854, à 27 ans, il remporte le Prix de Rome avec "Hector implorant les dieux en faveur de son fils Astyanax" (ci-dessus) et part pour la capitale italienne. A la Villa Médicis, il ne respecte pratiquement aucune des règles de vie en vigueur et l'on s'étonne qu'il ne soit pas proprement jeté dehors. On décèle également, dès cet âge, le début de son sentiment de persécution.

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Charles Garnier, architecte (Musée d'Orsay)

De Rome, il rapporte un monumental "Ugolin et ses enfants" (voir photo ci-dessous), dont on peut admirer des exemplaires au Petit-Palais à Paris et au Musée des Beaux-Arts de Lyon. On connaît également, de cette époque, le bien connu et charmant "Pêcheur à la coquille", parfois confondu avec le "Jeune pêcheur napolitain jouant avec une tortue" de son maître François Rude.

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Le génie de la danse (Musée d'Orsay)

"Le génie de la danse" est l'une des oeuvres les plus connues de Carpeaux. Elle fut commandée à l'artiste par Charles Garnier, architecte de l'Opéra de Paris. Carpeaux devait respecter strictement un certain nombre de consignes et de dimensions afin qu'il y ait une harmonie entre les différents groupes, mais Carpeaux, surnommé "la terreur des architectes", fera comme d'habitude : se laissant emporter par sa fougue, il ne respectera guère ces impératifs. Le Génie de la danse donna lieu à une véritable bataille car le groupe fut jugé absolument scandaleux : c'est une scène orgiaque et exagérément sensuelle, lui reproche-t-on.

Voici l'une des critiques : "Ses ménades aux chaires flasques... aux seins tombants, au ventre plissé, dont les bras et les mains peuvent à peine s'entrelacer, dont les jambes qui fléchissent semblent s'avachir sous leurs corps fatigués, ne sont-elles pas ivres ? N'ont-elles pas abusé de tout ? Elles sentent le vice et puent le vin" (C.A. de Salelles).

L'oeuvre est plusieurs fois vandalisée et aurait dû être déplacée mais les évènements de 1870 détournèrent l'attention vers des choses plus graves.

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Le Prince impérial et son chien Néro (Musée d'Orsay)

La vie de Carpeaux a été marquée par une jalousie maladive et sans raison vis-à-vis de sa femme, qui endura bien des sacrifices. Son mari la faisait espionner, surgissait à l'improviste au domicile conjugual, persuadé, bien à tort, d'avoir vu un amant entrer. La famille de Carpeaux, qui tenta de faire fortune en Amérique et le soutint financièrement à ses débuts, était obsédée par le "retour sur investissement". S'immisçant de façon désastreuse dans le ménage de Jean-Baptiste comme dans ses affaires profesionnelles, elle eût une très mauvaise influence sur l'artiste, qui pourtant lui restait aveuglément attaché, en particulier à sa mère.

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Jean-Léon Gérôme (Musée d'Orsay)

La fin de vie de Carpeaux fut triste et douloureuse. Dans un climat de conflit familial, de déroute financière, il souffre terriblement d'un cancer de la vessie et meurt finalement en 1875. Il est enterré à Valenciennes.

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Ugolin et ses enfants (Musée du Petit Palais)

L'excellent livre de M.Poletti est très documenté, richement illustré et se lit d'une traite. On compâtit aux soufrances de l'artiste sans toutefois comprendre son aveuglement vis-à-vis de sa famille ni son ingratitude à l'égard de sa femme, sentiments issus d'un cerveau dérangé.

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 Buste de Madame Carpeaux (Musée du Petit-Palais)

Le livre regorge d'anecdotes touchantes ou amusantes, comme cet acharnement de Carpeaux à poursuivre l'Empereur Napoléon III pour lui montrer l'une de ses oeuvres, un grand bas-relief retraçant la réception de l'émir Abd-El-Kader à Saint-Cloud. Le plâtre avait été installé dans l'escalier d'honneur de l'Hôtel de Ville de Valenciennes, où l'Empereur se rendait en visite. Le souverain s'arrêta longuement devant l'oeuvre et demanda à rencontrer l'artiste. Mais celui-ci, qui pourtant espérait vivement retenir l'attention de l'Empereur, est dans un bistrot où il boit et se laisse persuader par de mauvais compagnons qu'avec cette sculpture, il a fait oeuvre d'allégeance à un usurpateur. 

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Mademoiselle Fiocre (Musée du Petit-Palais)

Carpeaux finit néanmoins par réaliser que l'Empereur est à l'Hôtel de ville et a sûrement vu son bas-relief. Il file en courant mais trop tard : la cour impériale quitte le bâtiment et un garde l'empêche de passer. Abattu, Carpeaux part pour Lille où Napoléon III doit faire une halte. Las, le train déraille et Carpeaux arrive trop tard. On lui donne alors une invitation pour le bal où il verra l'Empereur. Mais le parquet de la salle de bal fait entendre des craquements inquiétants : le bal est annulé et la salle évacuée ! Carpeaux, écoeuré, repart pour Valenciennes mais s'endort et ne se réveille qu'à Arras.

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Buste de la Marquise de Lavalette (Musée du Petit-Palais)

Décidément tenace, Carpeaux apprend que l'artiste doit passer à Amiens. Il fait emballer le grand bas-relief et repart en train à la poursuite de l'Empereur. Mais arrivé sur place, très inquiet par l'énorme paquet, un employé de la Préfecture croit à une machine infernale destinée à un attentat et fait arrêter Carpeaux, qui sera libéré trop tard pour voir Napoléon III. A l'archevêché, on lui conseille de se rendre à la Cathédrale, où l'Empereur doit assister à un Te Deum. Il y va , toujours avec son bas-relief, et l'expose sous le porche de l'église. Hélas, la foule est si dense que personne ne prête attention à lui... Enfin, couronnement de tant de persévérance, l'artiste obtient de pouvoir installer son oeuvre à une exposition d'art que Napoléon doit visiter. Cette fois, l'Empereur s'arrête longuement devant le bas-relief. Carpeaux, caché derrière une colonne, surgit et peut enfin parler au chef d'Etat, et lui arracher la commande du bas-relief en marbre ou en bronze.

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Le triomphe de Flore (Musée de Karlsruhe)

Voici encore une anecdote amusante qui montre bien l'indépendance d'esprit de Carpeaux. Un amateur lui commande un jour une oeuvre sur le thème de Polyphème écrasant Acis sous un rocher (ce qui ne risquerait plus guère d'arriver de nos jours !). Carpeaux, toujours en manque de fonds, encaisse la confortable avance mais ne se met guère au travail car le sujet ne l'inspire pas. Et lorsque le client, excédé, exige de voir où en est l'artiste, celui-ci lui montre un tas de terre informe : "Le voilà, votre groupe".

"Ca, vraiment ? Sans doute, c'est le rocher. Ah ! oui... où est donc Acis ?

- Mais, sous le rocher. Il est écrasé, on ne peut le voir.

- Vrai. Et Polyphème ?

- Bah ! Vous croyezqu'il serait resté là après avoir fait le coup ?"

 

 

"Jean-Baptiste Carpeaux, L'homme qui faisait danser les pierres"

Michel Poletti

Gourcuff Gradenigo Editeur - 2012 - 210 p. - 39 €

15:09 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (2)

12 mai 2017

EDITION EN BRONZE DE LA "LECON DE CHASSE"

Voici les photos de la "Leçon de chasse" éditée en bronze par la fonderie Barthélémy Art (Drôme).

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Dans une première version, j'avais placé les deux fauves assez près de leur proie, celle-ci faisant un crochet brûtal vers la gauche. Le positionnement des animaux ne me donnant pas entière satisfaction, j'ai décidé de le corriger. Il a donc fallu séparer du socle où ils étaient soudés les trois protagonistes de cette scène et les placer autrement, puis bien sûr resouder, nettoyer les traces de l'ancienne soudure et repatiner l'ensemble.

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Mais cette fois, je suis très satisfait de l'ensemble et les galeristes, à qui j'avais montré la version précédente le sont également beaucoup plus. La course des trois sujets les place sur une belle courbe ample plus harmonieuse.

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Pour retrouver l'histoire de cette scène de chasse d'un guépard adulte et d'un jeune à la poursuite d'un impala femelle, reportez vous ici : http://www.damiencolcombet.com/archive/2016/12/09/nouvell...

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Le numéro 1/8 de cette "Leçon de chasse" est actuellement visible à la Galerie de Loïc Lucas à Chamonix.

15:57 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (0)

06 mai 2017

NOUVELLE CREATION : LE CROCODILE DU NIL EN MARCHE

Plus de 7 ans après la création de mon premier Crocodile du Nil (voir : http://www.damiencolcombet.com/archive/2010/01/11/le-croc...), en voici un autre dans une attitude un peu différente. Le saurien est cette fois en marche.

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J'ai longuement décrit les crocodiles dans ma note d'il y a 7 ans et je ne vais donc pas y revenir. Je voudrais juste rappeler que, contrairement à ce que l'on pourrait croire trop souvent, ces animaux ne se traînent pas toujours lentement tels des tortues mais peuvent au contraire se déplacer très rapidement et même courir voire, pour certains, sauter ! Ils peuvent donc soulever leurs corps et marcher sans que leur ventre ne touche le sol.

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Ce sont des animaux très vifs ; c'est pourquoi il faut toujours rester extrêmement prudent lorsqu'on les approche ou lorsqu'on marche au bord des étendues d'eau fréquentées par les crocodiles.

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Le Crocodile du Nil peut atteindre 6 mètres de long et peser une tonne. On imagine la puissance d'un animal de cette taille en regardant ce moulage grandeur nature du crâne d'un crocodile du Nil.


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Les pattes postérieures du crocodile sont plus longues et situées plus haut que les pattes avant. Cela donne à l'animal en marche un air bossu et inquiétant, la tête et les épaules étant bien plus basses que le dos et la naissance de la queue. Seuls les doigts des pattes arrières sont palmés.

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La queue du crocodile possède une puissance redoutable, tant dans l'eau qu'à terre. Elle peut fouetter terriblement un adversaire ou une proie et propulse l'animal avec une force étonnante.

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La carapace du crocodile présente un relief bien régulier sur le dos et la queue, tandis qu'elle semble plus désordonnée sur le cou, très gros, et les flancs.

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Les crocodiles possèdent une série de dents impressionnantes. Lorsqu'il veut réguler sa température, il ouvre la gueule. Ses dents servent à attraper et déchirer mais ne permettent pas de mâcher. Les crocodiles avalent donc des morceaux entiers de viande qu'ils ont déchiré en tournant sur eux-mêmes ou qu'ils prélèvent sur des proies qu'ils ont mises à pourrir dans l'eau.

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Petite mare aux crocodiles (Burkina Faso)

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Trou de crocodile (Burkina Faso)

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Lorsqu'ils doivent faire rentrer les crocodiles dans leur abri, les gardiens de zoo prennent toujours de grandes précautions, alors même que leurs pensionnaires sont bien nourris, soignés et parfaitement habitués à ces mouvements (il arrive d'ailleurs souvent qu'à la seule annonce de la fermeture du zoo, les animaux rentrent dans leur abri).

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Les gardiens du Parc de la Tête d'Or à Lyon ne font pas exception à cette règle : ils sont toujours deux dans l'enclos et se protègent avec un bouclier et de longues perches. Mais le gros crocodile, qui est arrivé, adulte, au Parc il y a plus de 40 ans, rentre chez lui sans se faire prier.

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18:45 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (0)

30 avril 2017

EXPOSITION MATHURIN MEHEUT - COLCOMBET A SAINT-MALO

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Du 6 mai au 15 juillet 2017, se tiendra à Saint-Malo une exposition nommé "ANIMALIA", où seront présentés une vingtaine de mes bronzes de toutes dimensions et 26 planches inédites d'un splendide bestiaire animalier de Mathurin Meheut.

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Le dynamique Centre Cristel Editeur d'Art est animé par Christophe et Elodie Penot. Depuis son ouverture en 2014, il a déjà exposé des artistes prestigieux comme Jacques Villeglé, Erro, Mark Brusse ou Emile Bernard, le peintre qui "découvrit" Van Gogh. 

Je suis très honoré de voir mes bronzes côtoyer les oeuvres de Mathurin Meheut (1882-1958), cet excellent artiste d'origine bretonne que vous pourrez découvrir sur ce site : http://musee-meheut.fr/fr/biographie.html

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Mathurin Meheut a travaillé pour des muséeums, a reçu des commandes des manufactures Henriot (Quimper), Villeroy et Boch, Sèvres, il a réalisé des décors pour des villas prestigieuses, des établissements publics et de nombreux paquebots dont le France.

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"Saint-Pierre" - M.Meheut - Muséum d'Histoire naturelle de Rouen

Il a toujours rêvé d'illustrer "Le Livre de la Jungle" et s'il ne l'a pas fait, il a quand même peint, dans les années cinquante, un très bel abécédaire typique de son style et qui fait bien sûr penser aux remarquables illustrations du livre "Regarde" écrit par Colette.

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L'original de cet abécédaire, constitué logiquement de 26 planches, a été acquis par un grand collectionneur qui a souhaité en faire profiter les amateurs des oeuvres de Mathurin Meheut. Le Centre Cristel va donc éditer 50 exemplaires de ces planches, qui seront visibles lors de l'exposition.

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L'Abécédaire est constitué d'un texte de 16 pages de Roman Petroff, spécialiste des écoles artistiques bretonnes, et des 26 planches, tirée en papier grand chiffon l'atelier d'art Clot, Bramsen & Georges à Paris, au format 32 x 43 cm. Seuls 50 exemplaires de cet ouvrage rare seront disponibles et plus de la moitié des exemplaires sont déjà réservés !

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A cette exposition, vous pourrez voir plusieurs de mes dernières créations, dont bien sûr le Fou de Bassan et le Cormoran, mais aussi Coquet, taureau charolais.

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Pour tout renseignement sur l'édition de l'Abécédaire et sur l'exposition : http://www.centre-cristel-editeur-art.com/

 

ANIMALIA

Du 6 mai au 15 juillet 2017

Centre Cristel Editeur d'Art

9 boulevard de la Tour d'Auvergne - 35400 Saint-Malo

Du mardi au vendredi de 14h30 à 18h30

Samedi de 9h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h30

Tél : 02 23 18 19 53 - contact@cristel-editeur-art.com

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26 avril 2017

LE PIGEON MIGRATEUR, DISPARU IL Y A 150 ANS

Le 4 mai prochain, l'étude Millon à Paris (voir http://www.millon.com/html/index.jsp?id=82081&lng=fr&...) mettra en vente une importante collection d'oiseaux naturalisés réunie par Hubert Masquefa (1927-2010), correspondant du Muséum d'Histoire naturelle de Paris et fondateur des parcs zoologiques de Fréjus et Ozoir-La-Ferrière. Parmi les lots présentés, qui vont de la Mésange charbonnière au Fou de Bassan, du Gypaète barbu à la Caille des blés en passant par la Cigogne blanche, la Pintade vulturine ou le Grand tétras, on trouve un Pigeon migrateur, dont voici la photo.

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Pigeon migrateur (Ectopistes migratorius)

Avec l'aimable autorisation de l'étude Millon

Pourquoi s'arrêter sur cet oiseau de taille moyenne, assez joli certes mais pas exceptionnel et qui fait partie de la famille plutôt commune des Columbidae, qui comprend colombes et pigeons ? Et pourquoi ce volatile est-il estimé entre 2600 € et 3000 € alors qu'à cette même vente, une femelle de Pigeon colombin est estimé à 100 € ?

Eh bien parce qu'il a disparu ! On trouve en effet ici et là, dans des musées comme le Musée Confluence à Lyon, des Pigeons migrateurs naturalisés mais hélas il n'y en a plus dans la nature.

Etait-ce un animal rare, quasi-inconnu, dont quelques dizaines de couples seulement vivaient au fin fond de l'Amazonie ou de la Papouasie ? Etait-ce un oiseau dont les superbes plumes l'ont conduit à la disparition ? Non, pas du tout. C'est un oiseau "banal" dont les effectifs, au début du XIXème siècle, étaient estimés à plusieurs milliards (oui, vous avez bien lu : milliards !).

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Pigeon migrateur - Dessin de Mark Catesby vers 1722

Le Pigeon migrateur ou Tourte voyageuse (Tourte a la même origine que Tourterelle) ressemble un peu à une tourterelle des bois, plus élancée et plus grosse puisque la Tourte mesure 30 à 40 cm de long. Elle vivait dans la moitié est des Etats-Unis et du Canada.

Le Pigeon migrateur était connu pour ses vols d'une densité inimaginable, que le célèbre naturaliste Audubon a décrite. Vers 1810, l'ornithologue américain Alexander Wilson estimait qu'un seul vol comprenait plus de 2 miliards d'individus. Le ciel s'obscurcissait pendant un long moment. Lorsque l'oiseau se posait, le sol était couvert de fientes, les branches même très grosses, craquaient et les arbres s'abattaient. Pour avoir une toute petite idée de ce que cela pouvait représenter, il faut avoir vu les milliers d'étourneaux s'envolant dans le ciel de Rome un soir de printemps ou se posant dans les arbres en faisait un bruit assourdissant.

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Etourneaux à Rome

En lisant "Chasses dans l'Amérique du Nord" écrit par Bénédict-Henry Révoil suite à son séjour aux Etats-Unis entre 1841 et 1849, j'ai trouvé un long chapître sur le Pigeon migrateur. Voici ce qu'a vécu l'auteur :

"En 1847, pendant l'automne, un matin avant le jour, je me trouvais sur les hauteurs de la ville de Hartford, dans le Kentucky [...] lorsque je m'aperçus que l'horizon s'obscurcissait ; et, après avoir attentivement examiné quelle cause pouvait amener ce changement dans l'atmosphère, je découvris que ce que je prenais pour des nuages était tout simplement plusieurs bandes de pigeons. [...]

Je conçus l'idée de compter combien de bandes passeraient au-dessus de ma tête dans l'espace d'une heure. Je m'assis donc tranquillement, et, tirant de ma poche un crayon et du papier, je commençai à prendre des notes. Peu à peu, les volées se succédèrent avec tant de rapidité, que je n'avais plus, pour pouvoir les compter, d'autre moyen que de tracer des jambages multipliés. Dans l'espace de trente-cinq minutes, deux cent vingt bandes de pigeons avaient passé devant mes yeux. Bientôt, les vols se touchèrent et se resserrèrent d'une manière si compacte, qu'ils me cachaient la vue du soleil. La fiente de ces oiseaux couvrait le sol et tombait serrée comme la neige en hiver." 

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Pigeon migrateur sur son nid

Illustration de Yan'Dargent pour le livre de B.-H. Revoil 

L'auteur raconte encore l'affolement des paysans lorsque ces pigeons arrivent sur une zone cultivée. On imagine en effet les dégâts causés aux cultures et aux arbres par cette nuée équivalent à celle des sauterelles en Afrique. Du coup, les fermiers des régions ravagées n'ont qu'une obsession pendant les vols de pigeons migrateurs : en tuer le plus grand nombre possible. On organisa, paraît-il, des compétitions où seraient récompensé le chasseur ayant réussi à en abattre plus de trente mille.

Revoil a participé à l'une de ces chasses et raconte :

" Les pigeons arrivaient par millions, se précipitant les uns sur les autres, pressés comme les abeilles d'un essaim qui s'échappent de la ruche au mois de mai. Les hautes cimes du juchoir surchargé se brisaient, et, tombant à terre, entraînaient à la fois les pigeons et les branches qui se trouvaient au-dessous. C'était un bruit à ne pas être entendu de son voisin, même en criant à plein poumons, et si l'on distinguait à grand'peine quelques coups de fusil, pour la plupart du temps ne voyait-on que les chasseurs qui rechargeaient leurs armes. [...]

Dès le point du jour, toutes les bandes de pigeons s'élancèrent  dans les airs pour aller à la recherche de leur nourriture. Ce fut alors un bruit effroyable, impossible à décrire autrement qu'en le comparant à une décharge simultanée de coups de canon. Et à peine le perchoir eut-il été abandonné, que les loups, les panthères, les renards, les couguars et tous les animaux rapaces des forêts américaines s'avancèrent en nombre pour prendre part à la curée."

Evidemment, avec de tels massacres, la population des Pigeons migrateurs à très vite diminué. A partir de 1870, les vols sont visiblement plus clairsemés. Les derniers très grands massacres ont lieu avant 1878. A la fin du XIXème siècle, l'espèce est quasiment éteinte, sa disparition étant de plus accélérée par une épizootie. Début XXème, on offre des récompenses à qui trouvera encore des spécimens de pigeons migrateurs. Malheureusement, cette espèce ne survit pas en captivité.

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Il est toujours dangereux de juger le passé avec nos yeux et notre mentalité actuelle. Les grands massacres n'étaient pas le fait de chasseurs d'agrément mais des fermiers qui pouvaient se trouver ruinés en un passage de pigeons. Et malheureusement, l'époque "récente" n'a pas vu disparaître seulement le Pigeon migrateur : le Couagga (sorte de zèbre d'Afrique du sud), le grand Pingouin, le Dronte (ou Dodo, bien connu), le Thylacine (chien sauvage à rayures), la Rhytine de Steller (sorte de gros lamantin), un grand nombre d'oiseaux dont le Moa (autruche géante) et bien d'autres encore ont été exterminés au cours des derniers siècles. Le bison d'Amérique et le Bison d'Europe ont bien failli subir le même sort.

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Muséum d'Histoire Naturelle de Londres

Mais il est intéressant d'écouter ce que dit Revoil au XIXème siècle suite à son voyage aux Etats-Unis, alors qu'il est lui-même chasseur mais visiblement partisan d'une "chasse raisonnée" :

"La destruction menace en Amérique le gibier auquel j'ai consacré cet article. A mesure que la civilisation s'étend sur ces vastes déserts de l'ouest, les hommes deviennent plus nombreux, et la race humaine, qui règne partout en tyran et ne laisse imposer aucun frein à son despotisme, détruit peu à peu les associations d'animaux. Déjà, les cerfs, les daims et les grandes bêtes à cornes qui peuplaient les anciennes colonies de l'Angleterre ont presque disparu dans les principaux Etats de l'Union.

Les troupeaux de bisons qui, il y a cent ans, paissaient en repos sur les lointaines savanes qui verdissent par delà le Mississipi, voient leurs rangs s'éclaircirent, tandis que les carcasses de leurs semblables tués par les trappeurs, les émigrants et les indiens blanchissent sur le sol et marquent le passage de l'homme.

Tout porte donc à croire que les pigeons, qui ne supportent point l'isolement, forcés de fuir ou de changer de moeurs à mesure que le territoire de l'Amérique se peuplera du trop-plein de l'Europe, finiront par disparaître de ce continent, et, si le monde ne finit pas avant un siècle, je parie avec le premier chasseur venu que l'amateur d'ornithologie ne trouvera plus de pigeons que dans les muséeums d'histoire naturelle."

Prophétie hélas réalisée. Et avant de stigmatiser les Américians, souvenons-nous, comme l'écit Revoil, qu'à cette époque, les immigrants sont essentiellement des Européens...  

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